Le professeur Jérémy Guenezan a été nommé professeur des universités-praticien hospitalier en médecine d’urgence, en septembre 2025. Homme aux multiples casquettes, il revient sur son parcours, son engagement pour la territorialisation des urgences et ses projets de recherche.
Vous venez d’être nommé professeur des universités en médecine d’urgence. Pouvez-vous nous raconter votre parcours, depuis vos études jusqu’à cette nomination ?
Ma nomination en tant que professeur des universités, début septembre 2025, est l’aboutissement d’un parcours qui a toujours été guidé par la passion pour la médecine d’urgence. Originaire de La Rochelle, j’ai choisi Poitiers pour mes études de médecine, et je n’ai jamais quitté cette ville depuis. J’y ai effectué mon externat, mon internat, puis un clinicat de trois ans avant d’exercer, depuis 2021, en tant que maitre de conférences des universités.
La médecine d’urgence est souvent perçue comme stressante et imprévisible. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette spécialité ?
Dès le départ je cherchais une spécialité polyvalente, et cela s’est confirmé lors de mon premier stage dans le service d’urgence du CHU de Poitiers. Un collègue dit souvent, en plaisantant, que la médecine d’urgence, ce sont « les 30 minutes les plus intéressantes de toutes les spécialités ». Cette phrase résume bien ce qui me plaît dans ce métier : l’imprévisibilité et la variété. En une seule journée, on peut passer d’un patient en arrêt cardiaque à un autre avec une fracture, puis à une personne en crise d’angoisse. Cette diversité est stimulante intellectuellement et humainement. On alterne à la fois entre patients grave ou moins grave, et on pratique toujours sur des postes différents : régulation, SMUR, urgences, unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD). Chaque jour est différent, et c’est cette polyvalence qui m’a immédiatement séduit. Cela demande une grande adaptabilité, mais c’est aussi très formateur.
Vous êtes très impliqué dans la territorialisation des urgences. En quoi consiste cette organisation et pourquoi est-elle si innovante ?
En effet, je suis à la fois le responsable adjoint de l’équipe territoriale de la Vienne mais également le chef de service des urgences de Châtellerault et du centre de soins non programmés de Loudun, c’est une organisation qui me tient à cœur. La territorialisation du service des urgences a commencé il y a une dizaine d’années maintenant, tout d’abord avec le site de Montmorillon, puis avec les sites de Châtellerault et Loudun. Notre investissement est d’ailleurs antérieur à la fusion du CHU de Poitiers avec ces sites. L’idée est simple : plutôt que d’avoir des services d’urgence isolés, nous avons fédéré tous les sites du département de la Vienne (Poitiers, Châtellerault, Montmorillon et Loudun) sous une même équipe territoriale. Cela signifie que les médecins et les soignants travaillent sur plusieurs sites, avec une rotation qui permet de maintenir les compétences et d’uniformiser les pratiques. La plupart des membres de l’équipe passent 70 % de leur temps à Poitiers et 30 % sur un site périphérique. Cela permet de varier les activités et de maintenir un haut niveau de compétence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est qu’il y a du bon à prendre partout et que les équipes de Poitiers n’ont pas imposées leurs pratiques, il a fallu s’adapter de chaque côté. Par contre, notre engagement est celui de garantir une qualité de soins identique, où que le patient soit pris en charge. C’est pourquoi nous avons souhaité dès le départ que le matériel soit standardisé, que ce soit du véhicule de SAMU-SMUR au chariot d’urgence présent dans le service. Ainsi, que vous soyez au déchocage de Châtellerault ou à celui de Poitiers, vous trouverez les mêmes équipements.
Cette territorialisation est très importante, parce que cela permet de mettre le bon patient au bon endroit. Tous les sites n’ont pas les mêmes plateaux techniques. Si un patient présente un AVC, il sera orienté vers Poitiers, où se trouve le service de neurologie. En revanche, pour une fracture simple ou une infection, il pourra être pris en charge localement. Cette filiarisation est essentielle pour optimiser les ressources et améliorer la prise en charge. C’est pourquoi il est très important que la population se saisisse de la régulation des urgences par le centre 15.
Vous êtes également très investi dans l’enseignement. Quel est votre rôle dans la formation des futurs urgentistes ?
L’enseignement est une mission fondamentale pour moi. Je suis depuis peu coordinateur du diplôme d’études spécialisées (DES) de médecine d’urgence à la faculté santé de Poitiers. J’encadre aussi et je suis responsable de plusieurs enseignements comme un diplôme universitaire de geste d’urgences en pédiatrie, ou encore l’enseignement en soins d’urgence. Je mets également un point d’honneur à ce que la simulation soit intégrée dans la formation des internes et nous la développons de plus en plus, in situ au sein du service d’urgences, que ce soit pour les internes, mais également pour le personnel paramédical. Cela permet de préparer les équipes à gérer des cas complexe, de s’entraîner sans risque pour les patients. Aux urgences, certaines situations sont rares mais critiques. La simulation permet de répéter les gestes, d’analyser les erreurs et de progresser en équipe.
Vous êtes très actif en recherche. Pouvez-vous nous détailler vos deux principaux axes de travail ?
La recherche est une dimension essentielle de mon métier. Tout comme l’enseignement, lorsque nous sommes nommés professeur des universités-praticien hospitalier, nous réalisons 50 % de notre activité en clinique et 50 % sur la partie universitaire donc enseignement et recherche. Actuellement je travaille sur deux axes principaux.
Le premier axe concerne les accès vasculaires et la limitation des complications associées. La pose de voies veineuses est un geste courant, mais qui ne sont pas sans risque : infections, thromboses, douleurs… Avec le professeur Olivier Mimoz, nous avons mené des études pour identifier les meilleurs antiseptiques et matériels afin de réduire ces complications. Nos travaux ont été publiés dans The Lancet Infectious Disease, ce qui montre l’importance de ce sujet. Cet axe de recherche est développé au sein de l’axe sur la pharmacologie des anti-infectieux de l’inserm U1070.
Ce deuxième axe est plus personnel et concerne la biologie délocalisée. L’idée est d’utiliser des appareils portables pour réaliser des analyses biologiques directement au lit du patient, que ce soit en SMUR, aux urgences ou même en ville. Nous travaillons par exemple sur la troponine en préhospitalier. Avec un appareil de la taille d’une Game Boy, nous obtenons un résultat en huit minutes, ce qui permet de diagnostiquer un infarctus plus rapidement et d’orienter le patient vers le bon service. Je travaille également sur les marqueurs de traumatismes crâniens pour éviter la réalisation de scanners. Ces marqueurs permettent de réduire l’irradiation et de libérer du temps pour les autres urgences. Enfin, le troisième axe est celui des virus respiratoires. Depuis la crise sanitaire covid-19, on y apporte une attention particulière et donc nous travaillons sur un panel de treize virus et trois bactéries. On essaie de démontrer comment ce test-là, réalisé aux urgences, peut remettre d’améliorer la prise en charge du patient en adaptant les traitements (moins d’antibiotiques inutiles) et d’optimiser les hospitalisations (regroupement des patients par pathologie).
L’objectif de cet axe de recherche et d’améliorer la fluidité des urgences et la qualité des soins. Ça reste toujours un leitmotiv lorsqu’on est médecin urgentiste. En réduisant les délais de diagnostic, on désengorge les services d’urgence et on offre une prise en charge plus personnalisée.
Quels sont vos projets pour les années à venir ?
J’ai de nombreux projets, à court ou moyen terme, en relation avec l’ensemble de mes collègues et ce, toujours guidé par l’amélioration de la prise en charge des patients et la fluidité des urgences.
Je suis actuellement président de la commission des référentiels de la société française de médecine d’urgence. C’est la commission qui s’occupe de l’écriture des référentiels pour notre spécialité. Il me reste encore un an de mandat. Dans ce cadre je suis proche des articles, de la science mais ce qui me tient à cœur, c’est qu’on transforme ces articles pour en faire des pratiques professionnelles. De plus, je suis en train de terminer la coordination d’un livre sur l’organisation des structures d’urgence et je commence le tome deux sur l’organisation des SAMU-SMUR.
A plus long terme, nous souhaiterions développer une interface ville-hôpital. Aujourd’hui, les médecins généralistes ont parfois du mal à orienter leurs patients qui nécessitent des explorations semi-urgentes (ni tout de suite, ni dans deux mois). Nous voulons créer une structure intermédiaire, où ces patients pourraient être pris en charge rapidement, sans saturer les urgences.
Nous souhaiterions également développer les unités mobiles hospitalières paramédicalisées. Pas pour remplacer les équipes médicalisées mais pour d’offrir un échelon supplémentaire de soin. Ces unités, composées de paramédicaux formés, pourraient intervenir pour des situations qui ne nécessitent pas forcément un médecin, mais qui demandent une prise en charge rapide.
Enfin, et nous l’avons déjà évoqué rapidement, mais nous souhaiterions étendre la régulation des services d’urgences en nocturne. À Châtellerault, nous avons mis en place une régulation nocturne qui permet de réorienter les patients non urgents vers une prise en charge diurne. Cela a permis de libérer du temps pour les vraies urgences et d’améliorer la qualité des soins. Nous voulons étendre ce système à tous les sites du département.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Poitiers est peut-être un petit CHU à l’échelle nationale, mais notre service d’urgence est l’un des plus performants de France, grâce à notre modèle territorial et notre dynamisme. Nous formons des urgentistes de qualité, nous innovons en recherche, et nous plaçons le patient au centre de tout. Ce qui me rend fier, c’est de travailler avec une équipe soudée, où chacun – équipe médicale, paramédicale – donne le meilleur de lui-même. Nous sommes assez attractifs, que ce soit au niveau des équipes médicales mais aussi de l’enseignement. Nous avons encore beaucoup de projets, mais une chose est sûre : nous continuerons à innover pour le bien des patients.