Regard médical : Pr Thomas Kerforne, anesthésiste-réanimateur

Pr Thomas Kerforne

Thomas Kerforne est arrivé en 2007 au CHU de Poitiers pour y faire son internat en anesthésie-réanimation. En septembre 2024, il a été nommé professeur des universités-praticien hospitalier.

Comment êtes-vous arrivé au CHU de Poitiers ?

Pendant mes études de médecine à l’université Paris-Sud, au Kremlin-Bicêtre, je me suis passionné pour l’anesthésie-réanimation. C’est pour cette raison que j’ai fait le choix de me former dans ce domaine et de l’exercer par la suite. J’ai choisi pour cela le CHU de Poitiers parce qu’à l’époque le service, qui était dirigé par le Pr Bertrand Debaene, était vraiment reconnu au niveau national. De plus, la localisation de la ville de Poitiers, que je ne connaissais pas du tout, entre Paris et Bordeaux, était idéale. En plus des opportunités qui m’ont été offertes par le CHU de Poitiers, j’ai été séduit par la formation, l’accueil des gens et le cadre de vie, et c’est ce qui m’a convaincu de rester. J’y ai fait ma thèse d’université et soutenu mon habilitation à diriger les recherches qui m’a permis d’être nommé professeur des universités-praticien hospitalier en septembre 2024.

Pourquoi avez-vous choisi le domaine de l’anesthésie-réanimation ?

Il s’agit d’une spécialité assez vaste qui comprend des pratiques différentes, de la réanimation polyvalente ou très spécialisée, comme par exemple, la neuro-réanimation ou la réanimation cardio-thoracique que je pratique actuellement. Elle comprend également une activité d’anesthésie, activité de blocs, en appui aux activités chirurgicales. Au vu du plateau technique, nous avons une certaine expertise qui peut être déployée soit en hémodynamique, comme je le fais en cardio-vasculaire, ou en stabilisation du cérébro-lésé sévère ou encore sur la chirurgie viscérale à haut risque. C’est par conséquent une activité très variée. Nous pouvons faire de la douleur, de l’optimisation péri-opératoire. C’est un métier qui offre beaucoup de possibilités aussi bien dans des secteurs très spécialisés comme en centre hospitalier universitaire ou pour une activité de centre hospitalier ou de clinique. Finalement, ce qui me plaît le plus à titre personnel, c’est que l’anesthésie-réanimation est l’application directe de la physiologie au chevet du patient. J’ai toujours aimé comprendre comment les choses fonctionnent et j’ai trouvé dans ce métier un moyen de comprendre la physiologie, la pharmacologie ou la pathologie. Un autre aspect qui m’a séduit est la temporalité de la discipline. C’est une spécialité où l’on est constamment dans l’action-réaction, ce qui me correspond. Chaque décision a un impact direct sur le patient et nécessite une grande réactivité et un sens aigu des responsabilités. L’ensemble de ces aspects m’a attiré dès le début de ma formation et continue de me plaire aujourd’hui.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé plus particulièrement au prélèvement d’organe ?

Mon intérêt est né de deux rencontres décisives lors de mon internat. La première a eu lieu à l’hôpital de La Rochelle avec le Dr Olivier Lesueur, chef de service de la réanimation à l’époque, qui a su susciter mon intérêt pour ce sujet. La deuxième est ma rencontre avec le Dr Michel Pinsard alors qu’il était le coordinateur des prélèvements d’organes des tissus. Celui-ci a renforcé mon attrait pour cette thématique d’autant plus qu’il a eu un rôle proactif sur la réanimation du donneur d’organes au plan régional comme national. Une véritable filiation s’est créée entre nous sur ce thème. C’est lui qui m’a intégré au sein de l’unité IRMETIST Inserm 1313 dirigé alors par le Pr Thierry Hauet, unité que je n’ai pas quitté depuis mon master 2 en recherche. J’y ai réalisé ma thèse d’université et j’y poursuis mes travaux de recherche sur la même thématique.

Ce qui m’intéresse également dans la réanimation du donneur d’organes décédé, c’est que d’une situation triste et désespérée pour le patient, quelque chose de bénéfique peut en ressortir pour d’autres personnes. Finalement, il s’agit quelque part de donner du sens à un échec dans la prise en charge du patient ou suite à une impossibilité médicale. Elle peut permettre de soigner d’autres patients.

Vous êtes professeur des universités – praticien hospitalier. Quelles sont vos responsabilités actuelles ?

En tant que chef de service adjoint en anesthésie-réanimation, je suis responsable des soins critiques. Je gère également la coordination des prélèvements d’organes et de tissus aux côtés des docteurs Thierry Bénard et Léana Fortin, une jeune collègue de médecine d’urgences. L’arrivée de Léana Fortin est cruciale. D’une part, elle permet de renforcer l’équipe, mes nouvelles responsabilités de professeur ayant augmenté ma charge de travail. D’autre part, elle établit un lien fort avec la médecine d’urgence, en accord avec les recommandations de l’Agence de la biomédecine. Ce lien est vital pour les démarches anticipées : quand un patient arrive aux urgences avec un état neurologique très dégradé sans option thérapeutique, nous évaluons s’il peut être admis en réanimation dans le but d’un éventuel prélèvement. De plus, son rôle au sein du groupement hospitalier de territoire nous permet de tisser des liens avec d’autres sites. L’objectif est d’améliorer le don d’organes et d’augmenter le nombre de greffons disponibles. En effet, bien que les patients avec des lésions cérébrales sévères soient généralement transférés au CHU, certains qui se dégradent dans des hôpitaux périphériques ne le sont pas et ne sont pas identifiés comme donneur potentiels. En optimisant notre réseau territorial, nous évitons de passer à côté de ces donneurs. C’est une étape essentielle pour respecter la volonté des patients et de leurs proches tout en augmentant le nombre de greffons pour les personnes en attente.

Expliquez-nous vos recherches

Mes recherches portent sur la réanimation du donneur décédé, qu’il s’agisse d’un donneur en état de mort encéphalique, d’un donneur de Maastricht III, ou de procédures de préservation d’organes, notamment la perfusion dite ex-situ. Pour le transport, les organes sont habituellement préservés dans une solution à 4 °C. Cependant, dans certaines conditions, ils peuvent être placés sur des machines de perfusion, en hyperthermie ou en normothermie. Ces techniques simulent l’environnement corporel pour évaluer et réparer les organes avant la greffe. Mes recherches, menées en collaboration avec l’équipe Inserm 1313 dirigée par le Pr Luc Pellerin, visent à développer à la fois des outils de qualification, ainsi que des moyens de réparation des organes chez le donneur et en préservation. L’objectif est de pouvoir déterminer avec précision si un organe fonctionnera ou s’il le fera sous certaines conditions afin de lui proposer un traitement personnalisé. La finalité est de personnaliser la prise en charge du greffon tout au long de son parcours, du donneur jusqu’au receveur.

Je coordonne un projet de recherche sur le développement d’un entrepôt de données pour la réanimation des donneurs en mort encéphalique. Je travaille en collaboration avec le Pr Yohann Foucher, biostatisticien, le Dr Alexandre Quillet, responsable de l’entrepôt de données de santé GCS NOVA, et le Pr Denis Frasca, chef du service d’anesthésie, de réanimation et de médecine péri-opératoire. À l’heure actuelle, les protocoles de réanimation s’appuient sur des données nord-américaines, car nous manquons de données européennes, et encore plus de données françaises. Le projet, nommé HD KDPI, vise à remédier à cette lacune. Nous allons collecter des données à haut débit via des logiciels métiers pour analyser et définir nos propres objectifs de réanimation. Cela nous permettra d’avoir des informations très fines et de vérifier si les objectifs fixés sont réellement les plus adaptés et si nous pouvons les optimiser. C’est la toute première étude basée sur des informations médicales en réanimation avec un maillage aussi fin.

Où en sont vos recherches ?

Nous avons utilisé des modèles historiques sur le porc pour rationaliser les procédures de perfusion d’organes chez le donneur Maastricht III. Ce travail a été réalisé en collaboration avec le Dr Géraldine Allain, chirurgienne cardio-thoracique et le Pr Christophe Jayle. Nous avons également étudié la préservation des organes ex-situ, en particulier pour le rein. Avec le soutien du Dr Clara Steichen, biochimiste, nous développons des outils d’évaluation et de réparation du rein ex-situ. L’arrivée du Pr Luc Pellerin, spécialiste du métabolisme cérébral, à la tête de l’équipe Inserm 1313 nous a mené à orienter nos recherches également vers le métabolisme des organes chez le donneur et en préservation ex-situ. L’une des questions sur lesquelles nous travaillons en ce moment dans l’objectif d’optimisation et de qualification du greffon est de savoir comment l’organe utilise les substrats énergétiques à sa disposition et ce qui peut être mis en place pour l’optimiser. Un autre de mes projets de recherche mené en collaboration avec le Dr Raphaël Thuillier, biochimiste et membre de l’unité Inserm 1313, porte sur les technologies dites « omics » pour l’évaluation des greffons. Ce projet, financé par le fonds Aliénor, a déjà donné lieu à deux communications acceptées lors de congrès nationaux et internationaux.

Vos travaux de recherches sont essentiels dans ce contexte de pénurie de don d’organe ?

Les outils de qualification qui nous font dire qu’un organe peut être ou non prélevé sont malheureusement encore assez frustes. Les affiner permet de prélever des organes qui n’auraient pas été prélevés autrement. Donc cela augmenterait le nombre d’organes proposables. Cela permettrait également de réparer certains organes  avec des traitements spécifiques qui auraient pour vocation d’en améliorer la qualité et la durée de vie. Tels sont les objectifs de mes travaux de recherche.

Le plan Greffe de l’Agence de la biomédecine vise à augmenter le nombre de prélèvements d’organes. Pour chaque centre, l’agence a fixé des objectifs de croissance adaptés aux spécificités locales. La mission de la coordination des prélèvements est d’atteindre, voire de dépasser ces objectifs. Le CHU de Poitiers respecte actuellement son objectif, mais est confronté à deux défis majeurs. Tout d’abord, on observe une baisse du nombre de donneurs en état de mort encéphalique, probablement due aux progrès de la neuro-réanimation, un domaine où le CHU de Poitiers est particulièrement performant sous l’impulsion du Pr Claire Dahyot-Fizelier d’anesthésie-réanimation. La seconde difficulté concerne le taux d’opposition au prélèvement, notamment chez les donneurs de Maastricht III. Le prélèvement sur ces patients est délicat, car leur décès survient après une décision d’arrêt des soins. Bien que la loi stipule que nous sommes tous donneurs sauf si nous avons exprimé un refus de notre vivant, l’équipe s’assure toujours de la volonté du défunt auprès de ses proches. Le décalage entre le taux d’opposition des sondages et celui exprimé par les familles va du simple au double. Les proches, ne connaissant pas toujours la volonté du défunt, expriment souvent leur propre malaise face à la situation, plutôt que la volonté du patient. Nous avons observé que ce sujet complexe est sensible aux mouvements sociétaux, les pics d’opposition étant corrélés aux grandes crises sociales. Pour agir localement, nous travaillons avec l’une de mes internes les facteurs d’opposition spécifiques au CHU de Poitiers. Cette démarche permettra d’identifier des leviers d’action et d’améliorer les protocoles de communication avec les familles.