Le Dr Valentine Gilquin est praticien hospitalier au CHU de Poitiers. Elle est l’un des rares médecins à pratiquer la spécialité de médecine physique et de réadaptation pédiatrique en Nouvelle-Aquitaine. Elle nous présente son métier et l’un de ses projets majeurs pour l’année 2026.
Pourquoi avez-vous choisi la médecine physique et de réadaptation (MPR) ?
J’ai fait mon externat et mon internat à la faculté de médecine d’Angers, d’où je suis originaire. Je suis arrivée au CHU de Poitiers en tant que chef de clinique en novembre 2022.
J’ai découvert la neurologie et la médecine physique et de réadaptation (MPR) durant mes stages d’externat. J’ai ensuite choisi la médecine physique et de réadaptation comme spécialité à l’internat au CHU d’Angers, en orientant mes stages autour de la neurologie et de la pédiatrie.
Ce qui me plaît particulièrement dans le suivi des pathologies neurologiques, c’est l’importance de l’examen clinique. C’est une spécialité où l’examen et l’interrogatoire ont vraiment toute leur utilité, non seulement pour le diagnostic mais aussi pour le suivi des patients. De plus, la nature chronique des pathologies permet d’établir une relation de soin durable, un aspect que j’apprécie tout particulièrement.
La médecine physique et de réadaptation m’a séduite parce que c’est la médecine de la fonction, qui s’intéresse au handicap et aux séquelles. C’est une spécialité où l’on a un impact direct sur le quotidien du patient, en cherchant à améliorer un symptôme ou une plainte plutôt que la maladie, surtout lorsque celle-ci est incurable. Je trouve que c’est quelque chose de très gratifiant et qui renforce le lien avec le patient. J’ai choisi de m’orienter vers la pédiatrie et la neurologie dès le début de mon internat au CHU d’Angers, qui disposait d’un important pôle de MPR pédiatrique.
J’ai tout de même choisi de dédier une partie de mon activité professionnelle à la MPR adulte, notamment sur le versant de la neurologie. Je me suis spécialisée en neuro-urologie, une discipline qui s’occupe de l’évaluation et du suivi des troubles vésico-sphinctériens d’origine neurologique. J’ai eu la chance de participer au développement de cette filière au sein du CHU de Poitiers, pour les adultes et les enfants. En collaboration avec Dr Maxime Vallée, urologue, nous avons mis en place des consultations multidisciplinaires en neuro-urologie pour les adultes. Celles-ci permettent d’avoir une discussion conjointe et de proposer un discours commun aux patients, ce qui est souvent rassurant pour eux. Nous réalisons aussi tous les deux mois des staffs de neuro-urologie pour discuter ensemble de dossiers complexes ou d’indications chirurgicales. D’autre part, avec le Dr Marie Auger-Hunault, chirurgienne pédiatrique, et ses consœurs, nous proposons maintenant des bilans urodynamiques pédiatriques, examen qui n’était pas réalisé chez les enfants jusqu’ici au CHU de Poitiers. Auparavant, ces bilans étaient soit mis de côté, soit réalisés dans des centres éloignés. Nous avons donc mis en place un à deux créneaux par mois pour des bilans spécifiquement dédiés aux enfants. C’est un véritable partenariat où les chirurgiens pédiatres sont présents pour nous assister et garantir la bonne réalisation des examens. Je suis heureuse d’avoir pu co-coordonner le développement de cette offre de soins.
Existe-t-il des différences entre la médecine physique et de réadaptation adulte et la médecine physique et de réadaptation pédiatrique ?
La MPR pédiatrique se distingue de la médecine physique et de réadaptation adulte sur plusieurs aspects, comme la spécificité des pathologies de l’enfant, ou encore le lien avec l’enfant et sa famille. Une des grandes spécificités de la médecine physique et de réadaptation pédiatrique, c’est aussi la croissance. L’enfant va être amené à grandir, ce qui peut modifier beaucoup d’éléments dans l’équilibre de la maladie. Par exemple, pour les pathologies neurologiques, notamment celles qui causent de la spasticité, la croissance peut accentuer les déformations neuro-orthopédiques : les articulations peuvent « se déformer » ou les muscles « se raccourcir ». Tout l’enjeu au cours de la croissance sera dans ce cas de préserver au mieux le statut neuro-orthopédique pour éviter au maximum la perte de fonction.
L’approche humaine et relationnelle est également très différente. Il faut pouvoir s’adapter à l’enfant et aussi à l’évolution de son caractère et de son ressenti avec l’âge, notamment à l’adolescence. Le rapport avec la famille, et plus particulièrement avec les parents, est également central. En MPR pédiatrique, le suivi intervient sur de nombreuses années, d’autant plus que l’enfant peut être pris en charge dès son plus jeune âge. J’ai récemment eu l’occasion d’intervenir auprès de nouveau-nés âgés de quelques jours. À ce stade, mon rôle n’est pas encore technique, mais il est crucial sur le plan humain. Il s’agit d’établir un premier contact avec les parents, qui viennent de recevoir une annonce difficile, pour les rassurer et leur montrer qu’ils ne sont pas seuls. Cet échange initial est fondamental pour préparer la suite. Il me permet de me présenter, d’expliquer ma future implication et de commencer à construire une relation de confiance.
Je trouve qu’un beau lien s’est recréé avec les pédiatres du CHU au fil des années. Les équipes font désormais appel à moi très tôt, ce qui me permet de m’impliquer parfois dès les premiers jours de vie de l’enfant. Cette collaboration précoce est hyper importante, car elle me donne la possibilité de créer quelque chose avec l’enfant et sa famille le plus tôt possible, jetant ainsi les bases d’un accompagnement solide et continu.
D’après vous, pourquoi y-a-t-il si peu de médecin en médecine physique et de réadaptation pédiatrique ?
Je pense que le côté « pédiatrie » fait peur aux médecins médecine physique et de réadaptation et le côté « handicap » peut fait peur aux pédiatres. Nous sommes peu nombreux à être à l’aise avec ces deux notions à la fois, ce qui explique notre rareté à l’échelle nationale. Cette situation est générale, bien qu’il existe certains « grands pôles » comme Lyon, Angers, Brest, Paris ou Lille. Heureusement, la médecine physique et de réadaptation pédiatrique est une spécialité qui se développe de plus en plus, comme on peut le voir à Limoges, à Bordeaux, et maintenant aussi à Poitiers.
Quand je suis arrivée en novembre 2022, j’ai eu l’opportunité de relancer cette filière, qui, hormis quelques consultations ponctuelles notamment sous le patronage du Pr Parratte, était quasiment inexistante au CHU de Poitiers depuis plusieurs années. Avant, les familles devaient se rendre dans d’autres centres, notamment à Angers, où j’ai d’ailleurs vu des patients de Poitiers lors de ma propre formation. L’arrivée du Dr Alexis Dumas, chef de clinique formé au CHU de Poitiers et spécialisé en MPR pédiatrique, est une excellente nouvelle pour notre service. Sa présence représente un soutien important pour moi. Avant qu’il ne me rejoigne, j’étais la seule en médecine physique et de réadaptation pédiatrique dans le département et ses alentours, ce qui m’amenait à suivre des enfants venant parfois de très loin. Aujourd’hui, nous avons une file active très importante. Nous suivons en consultation environ 300 enfants, et les demandes continuent d’affluer. L’arrivée du Dr Dumas va nous permettre de répondre plus efficacement à cette forte demande, d’élargir notre offre de soins, et renforcer le lien avec les structures alentours.
Quelle est l’activité du service ?
Actuellement au CHU de Poitiers, nous réalisons des consultations de médecine physique et de réadaptation pédiatrique et un hôpital de jour interventionnel exclusivement destiné aux soins techniques (injections de toxine botulique, bilans urodynamiques…). Les enfants doivent se rendre dans d’autres centres pour la rééducation ou pour une hospitalisation. Pour pallier le manque de médecins en médecine physique et de réadaptation pédiatrique, j’interviens aussi au centre de réadaptation de Saint-Trojan-les-Bains sur l’île d’Oléron, grâce à un partenariat avec le CHU de Poitiers. L’établissement est le seul centre de rééducation pédiatrique dans le nord de la région. Je m’y rends à hauteur de 20%, pour y maintenir l’expertise médecine physique et de réadaptation pédiatrique, et que les enfants de Poitiers et des alentours puissent continuer à y avoir accès si besoin. En parallèle, au CHU de Poitiers, nous travaillons au développement de notre offre de soin, et notamment la création d’un hôpital de jour de rééducation pédiatrique.
Est-ce l’un de vos enjeux pour l’année à venir ?
Notre objectif est la création d’un hôpital de jour de rééducation pour offrir une prise en soin multidisciplinaire et spécialisée aux enfants qui en ont besoin. Pour l’instant, nous faisons le lien avec les centres de réadaptation périphériques, ou des structures médico-sociales, mais certains enfants nécessitent des soins plus spécifiques ou sur une période plus courte que ce que ces structures peuvent proposer.
La relance des consultations de médecine physique et de réadaptation pédiatrique et la création d’un hôpital de jour de rééducation proviennent d’une demande forte des familles, et sont perçues très positivement. Quand je suis arrivée au CHU de Poitiers, j’ai accueilli de nombreux enfants qui devaient auparavant se rendre à Angers, Limoges ou Bordeaux. Les familles devaient alors faire parfois entre 5 et 6 heures de route par jour, tous les 4 à 6 mois. Pour les parents, il fallait pouvoir se libérer des activités professionnelles sur toute une journée, de façon répétée, et pour les enfants, c’était rajouter du stress et de la fatigue à des consultations et des soins déjà éprouvants. Les familles me font part de leur grand soulagement à pouvoir être suivies à proximité. Cette accessibilité est un facilitateur majeur pour leur quotidien et garantit la continuité des soins. Elles sont aussi nombreuses à nous demander désormais une structure de rééducation sur place, via notamment un hôpital de jour.
La création d’un hôpital de jour de rééducation est un projet complexe qui demande une logistique importante. Il faut recruter une équipe complète de rééducateurs spécialisés en pédiatrie : kinésithérapeutes, ergothérapeutes, psychomotriciens (entre autres), qui jouent un rôle crucial en rééducation pédiatrique, mais aussi des puéricultrices et des auxiliaires de puériculture. Ce projet requiert également des locaux dédiés avec un plateau technique spécifique et une logistique d’accueil adaptée aux enfants et à leurs familles. Il n’y a pas encore de date d’ouverture fixée mais c’est notre projet phare pour l’année 2026. Je suis heureuse de ressentir une belle dynamique et un soutien fort du CHU, qui a une vraie volonté de concrétiser cette initiative. En tant que médecin, je me sens épaulée et cela est extrêmement gratifiant.