Études de cohortes périnatales en santé environnementale du Pr Marion Albouy

Perturbateurs endocriniens grossesse

Nous avons tous en tête l’image d’une femme enceinte, savourant un grand verre d’eau fraîche. Un geste simple, anodin, qui pourrait pourtant cacher un problème de santé publique. En effet, derrière ce geste quotidien se cache une réalité : celle de l’exposition aux perturbateurs endocriniens, capables de mimer ou de bloquer l’action de nos hormones naturelles. Ces molécules omniprésentes dans notre environnement peuvent avoir des conséquences néfastes sur la santé, en particulier pendant les 1 000 premiers jours de la vie, de la grossesse aux deux premières années de l’enfant, une période cruciale pour le développement du nourrisson.

Ces molécules chimiques peuvent ainsi perturber le fonctionnement de notre système endocrinien, responsable de la régulation de nombreuses fonctions vitales telles que la croissance, le développement, la reproduction ou encore le métabolisme. Pendant la grossesse, le système endocrinien du fœtus est en pleine construction et particulièrement vulnérable à ces intrusions chimiques.

C’est ce que tente de démontrer le professeur Marion Albouy, depuis plus de 15 ans, aujourd’hui cheffe du service de santé publique du CHU de Poitiers et chercheur dans le laboratoire écologie biologie des interactions (UMR CNRS 7267) de l’Université de Poitiers et au centre d’investigation clinique du CHU (CIC INSERM 1402).

Elle a commencé par coordonner une étude menée de 2011 à 2014 dans les Deux-Sèvres, qui a révélé une présence inquiétante de perturbateurs endocriniens dans l’eau du robinet. Ces substances, issues de notre mode de vie et de nos activités industrielles, se retrouvent dans l’eau que nous buvons chaque jour. Pourquoi les Deux-Sèvres ? Parce que dans ce département, une grande partie de l’eau potable est produite à partir de l’eau des rivières, et non à partir des nappes phréatiques comme par exemple dans la Vienne et, à l’époque, seules les eaux superficielles étaient connues pour être contaminées.

Le projet EDDS (Endocrine Disruptor Deux-Sèvres), soutenu par le FEDER, le fonds européen de développement régional, a révélé une contamination de l’eau du robinet dans les Deux-Sèvres par des perturbateurs endocriniens recherchés, notamment des dérivés chlorés du bisphénol A et des parabènes. Ces substances, soupçonnées d’interférer avec le système hormonal, ont été détectées dans les échantillons d’eau, d’urine et de colostrum prélevés sur une cohorte de 165 femmes enceintes. Le professeur Marion Albouy et ses collègues ont ainsi mis en évidence l’exposition prénatale à un cocktail de molécules potentiellement nocives, soulignant l’urgence de mieux comprendre les impacts de ces polluants sur la santé humaine, en particulier chez les fœtus et les nouveau-nés.
Le bisphénol A, autrefois largement utilisé dans la fabrication des plastiques, et les parabènes, présents dans de nombreux produits cosmétiques, sont parmi les perturbateurs endocriniens les plus connus. Cependant, d’autres molécules, moins médiatisées, sont également présentes dans l’eau du robinet, comme les dérivés chlorés du bisphénol A, formés lors de l’étape finale de traitement de l’eau, la chloration.

Ces substances pénètrent dans notre organisme par l’eau que nous buvons, mais aussi par les aliments que nous consommons, qui ont pu être en contact avec des emballages en plastique contenant ces molécules. Une fois dans notre corps, elles peuvent perturber ainsi le fonctionnement de notre système endocrinien.

Les conséquences d’une exposition aux perturbateurs endocriniens pendant la grossesse peuvent être multiples et se manifester à différents stades de la vie, comme des troubles du développement fœtal, des problèmes de fertilité, des déséquilibres hormonaux.

Il est important de souligner que ces effets ne sont pas systématiques et que chaque individu réagit différemment. Cependant, les études scientifiques de ces dernières années ne laissent plus de doute sur le caractère préoccupant de ces substances.

C’est dans ce contexte que le projet PREVED a vu le jour en 2014, grâce au soutien de la Fondation de France. Ce programme d’éducation pour la santé environnementale vise à informer et à accompagner les femmes enceintes pour qu’elles puissent réduire leur exposition aux perturbateurs endocriniens.

Grâce à des ateliers collectifs, les participantes apprennent à identifier les sources de pollution dans leur environnement quotidien et à adopter des gestes simples pour se protéger : choisir des produits ménagers et cosmétiques plus naturels, privilégier les aliments biologiques, filtrer l’eau du robinet, etc.
Les résultats de ce projet sont très encourageants. Les femmes qui ont participé aux ateliers ont montré une meilleure perception des risques liés aux perturbateurs endocriniens et ont modifié leurs habitudes de consommation, les faisant évoluer de consommatrices passives à des citoyennes actives. De plus, leur imprégnation corporelle, mesurée grâce à des dosages ultraperformants sous la responsabilité du Pr Nicolas Venisse du laboratoire de toxicologie pharmacocinétique du CHU, a diminué.

Le programme PREVED est aujourd’hui considéré comme probant par la Fédération nationale d’éducation en santé et la Société française de santé publique. Il est en cours d’inscription à ReperPrev, registre des interventions en prévention et promotion de la santé de Santé publique France.

L’Agence régionale de santé a demandé de déployer ce projet à grande échelle dans la Vienne pour toutes les femmes enceintes : c’est le projet « 1 000 jours pour agir » ! C’est donc une des missions de la Vie la Santé que d’ouvrir ce projet aux sites de Poitiers et de Châtellerault du CHU, en partenariat avec les maternités, mais également dans des structures adaptées, en lien avec les contrats locaux de santé de la Vienne, la CPAM, la CAF et le réseau périnat Nouvelle-Aquitaine (RPNA).

« Comme quoi, la recherche interventionnelle en santé des populations, c’est utile ! », ajoute le professeur Marion Albouy.

En conclusion, l’eau du robinet, que nous croyons pure et saine, peut contenir des substances chimiques invisibles, les perturbateurs endocriniens, qui peuvent avoir des conséquences néfastes sur notre santé et celle de nos enfants. Pendant la grossesse, cette exposition est particulièrement préoccupante car le fœtus est en pleine construction et extrêmement vulnérable.

Cependant, tout n’est pas perdu. En agissant à un niveau individuel, en adoptant des comportements plus respectueux de l’environnement, c’est-à-dire en connaissant le cycle de l’eau et le fait que nous buvons l’eau que nous rejetons dans nos rivières, et en demandant aux pouvoirs publics de prendre des mesures plus ambitieuses, nous pouvons réduire notre exposition à ces substances et protéger les générations futures.

Il est essentiel de poursuivre les recherches pour mieux comprendre les mécanismes d’action des perturbateurs endocriniens et de développer de nouvelles stratégies de prévention. En attendant, chacun d’entre nous a un rôle à jouer pour préserver notre santé et celle de notre planète, dans l’esprit du concept « une seule santé » (Onehealth).