Téléexpertise : pour prendre en charge les urgences en dermatologie

Dr Ewa Hainault

Le Dr Ewa Hainaut, chef du service de dermatologie du CHU de Poitiers, revient sur la mise en place de la téléexpertise au sein de son service. Cette innovation organisationnelle, désormais ancrée dans la pratique quotidienne, présente des atouts majeurs, mais pas que.

Quelles ont été les motivations pour mettre en place la téléexpertise en dermatologie ?

Je dois avouer que les motivations, au départ, n’étaient pas au rendez-vous. Nous n’étions pas particulièrement motivés par la mise en place de la téléexpertise, puisque rien ne remplace un contact direct et plus particulièrement en dermatologie. Cependant, la télémédecine est un sujet d’actualité dont nous devons saisir l’opportunité. La crise sanitaire liée à l’épidémie de covid-19 et la pénurie de dermatologues nous ont obligés à nous plier aux exigences. Nous avons donc mis en place la téléexpertise en dermatologie, en collaboration avec la direction de la coopération ville-hôpital, dirigée par Isabelle Dichamp-Aveline.

La téléexpertise représente un intérêt réel dans le contexte national de pénurie de dermatologues. Actuellement, la ville de Poitiers ne compte plus que cinq dermatologues, dont trois ont moins de 65 ans. Ensemble, ils ne parviennent pas à absorber la demande, qu’il s’agisse des consultations de suivi ou des urgences dermatologiques. Cette surcharge se reporte en partie sur l’hôpital, qui peine lui aussi à répondre aux besoins au vu de son activité importante. Grâce à la téléexpertise, cependant, les cas les plus urgents peuvent tout de même être pris en charge.

Comment s’est déroulé le déploiement de la téléexpertise ?

Les préparatifs pour la mise en place de la téléexpertise ont été longs et complexes. Entre les premières ébauches du projet et sa concrétisation, près de deux ans se sont écoulés. Nous avons tout d’abord travaillé à la définition d’un formulaire. La phase de déploiement, entamée il y a un peu plus de deux ans, s’est faite de manière progressive et adaptative. Initialement, le système fonctionnait en complément de notre ancien processus d’avis par messagerie. Cependant, à partir de l’été 2024, nous avons basculé vers un modèle 100 % téléexpertise. Aujourd’hui, le système est stabilisé, même s’il reste perfectible.  

Le vrai défi résidait dans le changement de pratique que la téléexpertise impliquait. En effet, elle a transformé les habitudes de travail, tant pour les dermatologues de l’établissement qui fournissent les réponses que pour les médecins correspondants en ville. Il a fallu du temps pour que nos confrères libéraux s’approprient cette nouvelle organisation, et nous avons veillé à intégrer leurs retours pour adapter notre fonctionnement. Ce n’était donc pas une transition facile pour les deux parties. Elle nécessite une constante adaptation et une amélioration en continu.

Quels bénéfices constatez-vous ?

Nous avons constaté que la téléexpertise ne convient pas à toutes les situations. En effet, les photographies ne reflètent pas toujours fidèlement l’état d’une pathologie dermatologique, et rien ne remplace une consultation en présentiel. Personnellement, je considère la téléexpertise davantage comme un outil de tri : elle permet d’identifier les patients à recevoir en urgence et ceux dont la prise en charge peut attendre. Pour illustrer, prenons l’exemple de l’une de nos patientes qui présentait une tache sur l’ongle. Elle cherchait à consulter en ville depuis un an, sans succès. Finalement, elle a montré son ongle à une pharmacienne, qui nous a adressé une demande de téléexpertise. Grâce à cet échange, nous avons rapidement identifié une tumeur cancéreuse et l’avons reçue en consultation en urgence. Ce type de cas est fréquent : la téléexpertise permet de ne pas manquer des pathologies graves nécessitant une prise en charge immédiate. Nous avons créé une consultation d’urgence dédiée exclusivement à cette téléexpertise. Grâce à cela, les patients nécessitant une prise en charge urgente peuvent être vus dans la semaine. Si une hospitalisation s’avère nécessaire, un parcours de soins simplifié permet une admission rapide, sans passage par les urgences.

Il est important de souligner que la téléexpertise n’est pas un outil diagnostique fiable. Sa fiabilité est estimée à environ 70 %, ce qui signifie qu’il existe un risque d’erreur dans 30 % des cas. Elle ne remplace donc pas un examen clinique, mais elle permet déjà d’établir des priorités et d’orienter les patients vers les soins appropriés.

Comment est organisée la téléexpertise dans le service de dermatologie ?

La mise en place du système de téléexpertise a entraîné des ajustements dans le fonctionnement et l’emploi du temps du service, qui compte quatre praticiens. L’organisation de la téléexpertise repose sur un système de rotation entre les médecins seniors du service. Chaque médecin est responsable d’une semaine de téléexpertise à tour de rôle. Les dossiers à traiter sont nombreux : leur volume varie entre 25 et 60 par jour, selon les semaines et les jours, ce qui représente une charge de travail conséquente. Nous y répondons en dehors des heures de consultation habituelles, c’est-à-dire du lundi au vendredi après les journées de travail, ainsi que le samedi matin.

Le principal inconvénient de la téléexpertise est qu’elle est extrêmement chronophage, tant pour les médecins de ville que pour nous, mais elle permet d’éviter que des patients soient pris en charge tardivement, faute de rendez-vous disponibles. L’impact sur l’activité des confrères est évident : nous voyons comment ils travaillent, et il arrive que des demandes de téléexpertise leur parviennent jusqu’à 23 heures. Je mesure pleinement leur engagement et leur dévouement, car ils acceptent de travailler à des heures aussi tardives pour assurer la prise en charge des patients.

Quels conseils donneriez-vous aux autres services de l’établissement qui hésitent à franchir le cap ?

Chaque service doit identifier un intérêt  pour développer la téléexpertise. La dermatologie n’est pas la spécialité la plus adaptée à cet outil. L’examen dermatologique suppose la présence du patient pour l’identification précise de la pathologie. En revanche, d’autres spécialités, comme celles qui s’appuient sur des résultats biologiques, des imageries ou des avis sur des électrocardiogrammes, pourraient en tirer davantage de bénéfices. Dans ces cas, le risque d’erreur est moindre, car les données sont plus objectives et moins sujettes à interprétation. La téléexpertise peut servir de tri pour les urgences, éviter des passages inutiles aux urgences et améliorer la planification des soins.

La téléexpertise a aussi des retombées positives sur le fonctionnement des secrétariats. Par exemple, en dermatologie, nos secrétaires reçoivent des dossiers déjà remplis, avec des consignes standardisées pour les rendez-vous. Cela simplifie la programmation et allège leur charge de travail. Cependant, la téléexpertise crée aussi de nouveaux besoins. L’intégration des résultats dans notre logiciel, par exemple, nécessite une gestion spécifique. Il faut prévoir du temps pour cette activité, qui est souvent assurée par des référentes clientèles. Chez nous, une personne y consacre actuellement un mi-temps pour absorber toutes les demandes.

La mise en place de la téléexpertise implique une réorganisation complète. Il ne s’agit pas seulement du temps médical, mais aussi du temps administratif : gestion des dossiers, intégration des résultats et planification des rendez-vous. Un service qui se lance dans la téléexpertise sans prévoir des moyens humains et administratifs suffisants risque de rencontrer des difficultés. En cas d’activité importante de télémédecine, des ressources humaines conséquentes sont indispensables.