La téléexpertise représente une avancée significative pour le système de santé, en offrant une réponse rapide, structurée et collaborative aux besoins des professionnels libéraux. Le Dr Xavier Piguel, endocrinologue, joue un rôle majeur dans le déploiement de la télémédecine au CHU de Poitiers. Il nous en explique les bénéfices pour le service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition dont il est le chef de service .
Vous avez un rôle majeur dans le déploiement de la télémédecine au CHU de Poitiers. Quel est-il ?
Anne Costa, directrice générale, et Pierre Corbi, président de la commission médicale d’établissement, m’ont proposé d’être le médecin référent pour les activités de télémédecine, en appui à Isabelle Dichamp, directrice référente en télémédecine. Cette proposition n’est sans doute pas un hasard, puisque les activités de mon service, à savoir la diabétologie et l’endocrinologie, ont été directement impliquées dans le développement de cette activité. D’ailleurs, nous avons été service pilote lors de la mise en place de la téléconsultation, de la télésurveillance et de la téléexpertise.
Ma mission consiste à accompagner la direction des coopérations territoriales dans le déploiement des offres de télémédecine. Cela passe notamment par la promotion de cette activité, ce qui explique pourquoi Isabelle Dichamp et moi-même nous sommes rendus dans tous les bureaux de pôle de l’établissement pour la présenter.
Quelles ont été les motivations qui vous ont incité à mettre en place la téléexpertise au sein de votre service ?
Cette décision a été motivée par plusieurs facteurs. Il y a eu, d’une part, une complexification des offres thérapeutiques dans nos domaines — l’endocrinologie, la diabétologie et la nutrition — couplée à une raréfaction de l’offre de médecine spécialisée en ville. Nous faisons ainsi face à une demande accrue de la médecine de ville, alors que l’offre, elle, se raréfie.
Comme nous ne sommes pas en mesure d’absorber toutes les demandes de consultation générées par les médecins traitants, nous avons fait le choix d’utiliser la téléexpertise, qui, dans ce domaine, est vraiment l’offre la plus adaptée. Elle permet de répondre rapidement aux demandes des médecins traitants sur des cas spécifiques relevant de notre spécialité. Selon la situation, cela pourra aboutir à une consultation ou une hospitalisation.
Comment s’est déroulé le déploiement de la téléexpertise ?
Nous avons lancé le déploiement de la téléexpertise dans le service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition à la fin de l’année 2023. Nous l’avons testée auprès de certains de nos correspondants privilégiés de la médecine de ville, ce qui nous a permis d’améliorer et d’adapter au mieux les formulaires de demandes en ligne. Parallèlement, la plateforme Covalia, utilisée pour notre téléexpertise, s’est également améliorée. L’un des principaux atouts de cette plateforme est sa grande flexibilité : elle permet d’adapter les questionnaires selon les spécificités de chaque discipline. En effet, les informations requises varient considérablement selon les besoins de chaque spécialité.
Lorsque nous avons constaté que cela fonctionnait bien, nous avons décidé d’en faire le moyen quasi exclusif pour nous contacter afin de solliciter un avis. Nous avons toutefois conservé le numéro d’appel Recours 86 pour répondre aux demandes urgentes, ce qui nous permet d’être joignables par les médecins libéraux. Effectivement, certaines situations nécessitent une réponse immédiate, et c’est notre rôle d’y répondre. Cependant, nous souhaitons que toutes les demandes non urgentes, transitent par cette plateforme de téléexpertise.
Comment est organisée la téléexpertise dans votre service ?
Notre service de téléexpertise couvre principalement trois domaines : la diabétologie, les pathologies thyroïdiennes et l’obésité, qui constituent la grande majorité de nos demandes. Pour les autres demandes, nous proposons l’option « Autre ». Nous nous sommes engagés à répondre dans un délai de 72 heures. La téléexpertise nous permet de centraliser les demandes et de les classer ensuite selon leur degré d’urgence.
Nous répondons aux demandes en orientant les médecins vers certaines prises en charge, diagnostiques ou thérapeutiques. Ainsi, nous ne recevrons en consultation physique que les patients qui en ont réellement besoin.
Il est important de souligner que la téléexpertise ne se limite pas à la médecine de ville : elle s’étend également aux collègues hospitaliers d’autres centres. Cette collaboration se concrétise notamment à travers ce que nous appelons les télestaffs, que nous avons mis en place au sein de notre service. Nous en organisons deux. Il s’agit du télestaff du centre de l’obésité coordonné par le Dr Hélena Mosbah, qui rassemble tous les médecins et chirurgiens spécialisés en obésité dans le Poitou-Charentes. Il se réunit deux fois par mois. Le second, que je coordonne, est destiné aux endocrinologues du Poitou-Charentes. Il s’agit du télestaff des boucles fermées, spécifiquement dédié aux patients diabétiques de type 1. Ce télestaff a lieu une fois par mois.
Quels bénéfices la téléexpertise a-t-elle apportés à votre service ?
Auparavant, il nous arrivait de donner notre avis par téléphone entre deux interventions ou consultations. La téléexpertise permet de donner l’avis dans de bonnes conditions puisque c’est un temps qui est vraiment dédié à cela. Chaque jour, l’un des praticiens du service est en charge des réponses aux demandes d’avis. De plus, cela permet d’avoir un avis tracé et, quelque part, opposable ; un avis que le médecin demandeur va pouvoir mettre directement dans le dossier du patient. En termes de responsabilité, tant pour le médecin qui sollicite l’avis que pour celui qui le donne, une trace écrite est bien plus optimale qu’une simple retranscription orale.
Elle permet de filtrer et d’organiser des rendez-vous très rapidement pour les patients qui en ont vraiment besoin. Ainsi, cela évite d’encombrer les consultations pour des motifs qui ne le justifieraient pas. De façon un peu prosélytique, cela permet de valoriser l’avis donné par les médecins hospitaliers.
Le nombre de demandes de téléexpertise par les professionnels libéraux n’a eu de cesse d’augmenter depuis le lancement de l’offre. Nous avons commencé avec 130 demandes en 2023, puis nous sommes passés à 1 274 demandes en 2024. Les chiffres de 2025 ne sont pas encore clôturés, mais on comptait déjà 1 075 demandes d’avis en octobre.
Quelles ont été les différentes aides que vous avez eues pour mettre en place cette téléexpertise ?
Nous avons été accompagnés par le service informatique, et plus particulièrement par Jérémie Guilbaud, chargé de projet en télémédecine. L’équipe a été très réactive. Son soutien a été déterminant dans la conception des formulaires de demande d’avis en ligne sur la plateforme Covalia. Nous avons mené de nombreux échanges qui nous ont permis de construire et d’ajuster les formulaires durant la phase de test, en tenant compte des retours des médecins traitants. C’est en effet depuis la médecine de ville que les besoins émergent, et il est essentiel que nos formulaires répondent précisément à leurs attentes et à leurs pratiques quotidiennes.
Et puis, nous avons eu le soutien d’Isabelle Dichamp et de sa direction des coopérations territoriales, qui ont toujours répondu présentes dès qu’on a voulu développer une offre de télémédecine dans le service.
Quel conseil donneriez-vous aux autres services pour passer à la téléexpertise ?
Au départ, seuls quelques services l’avaient déployé, mais aujourd’hui, la téléexpertise s’étend progressivement à la majorité des spécialités. Il est essentiel de ne pas la percevoir comme une perte de temps, même si cette impression peut survenir face à toute innovation. Bien sûr, comme pour toute nouvelle pratique, il y a une phase initiale d’adaptation, une sorte de “temps de rodage”, si je puis dire. Mais une fois cette étape passée, la téléexpertise devient une vraie plus-value, aussi bien pour nous, spécialistes hospitaliers, que pour nos collègues libéraux.