Oncologie et hématologie : thérapies par voie orale sous télésurveillance

Télésurveillance

Le CHU de Poitiers déploie depuis près de deux ans un dispositif de télésurveillance destiné au suivi des traitements par voie orale en oncologie médicale et en hématologie. Le Dr Aurélie Ferru, oncologue à l'initiative de cette démarche, en présente les grands enjeux.

Un contexte médical en pleine mutation

En oncologie médicale, les patients peuvent recevoir des traitements par voie intraveineuse, comme la chimiothérapie ou l’immunothérapie, administrés en hôpital de jour ou de semaine. Parallèlement, nous assistons depuis vingt ans à un essor considérable des traitements par voie orale, tels que les thérapies ciblées. Ces innovations permettent de développer massivement la prise en charge ambulatoire. « Aujourd’hui, un grand nombre de patients bénéficient de ces thérapies orales. Bien que ce mode de prise en charge facilite leur quotidien, il n’en demeure pas moins complexe et inducteur de toxicités très spécifiques. Leurs schémas d’administration, qui alternent parfois cycles de traitement et périodes de pause, s’avèrent exigeants, d’autant que les patients doivent souvent composer avec les symptômes de leur cancer ou d’autres comorbidités. Une fois la thérapeutique prescrite par l’oncologue, le patient la prend de manière autonome chez lui. C’est pourquoi un suivi rigoureux à domicile est indispensable. Si le patient est régulièrement revu en consultation, ce suivi intermédiaire permet d’anticiper les effets secondaires et de contrôler l’évolution des symptômes de la maladie », explique le Dr Aurélie Ferru, oncologue spécialisée en oncologie digestive et responsable de l’activité dédiée aux tumeurs neuroendocrines rares.

Les origines du projet : de la preuve scientifique au choix du dispositif

Depuis mars 2014, ce suivi était assuré par des infirmières de thérapie orale qui appelaient les patients par téléphone à leur domicile. Pour assurer un suivi plus sécurisé, le CHU de Poitiers a mis en œuvre la télésurveillance en oncologie médicale et en hématologie.

Plusieurs études en oncologie médicale et en hématologie ont démontré que le suivi des patients par télésurveillance, via des applications et des questionnaires validés et propres à chaque thérapie, permet de sécuriser l’administration des traitements. Cela réduit les effets secondaires graves, les toxicités globales et le recours aux urgences. Certaines données indiquent même que cette surveillance continue peut améliorer la survie globale des patients. Face à ces résultats, les sociétés savantes ont émis des recommandations officielles préconisant la télésurveillance pour les protocoles par voie orale comme intraveineuse.

Ce dispositif est désormais entré dans le droit commun, bénéficiant d’une prise en charge et d’une valorisation financière. Plusieurs applications ont ainsi obtenu le statut de dispositif médical avec une autorisation de mise sur le marché. « C’est dans ce contexte réglementaire et scientifique que nous avons souhaité déployer la télésurveillance en oncologie médicale et en hématologie, en ciblant prioritairement les patients sous thérapie orale, qui se trouvent à domicile », souligne le Dr Aurélie Ferru.

Pour concrétiser ce projet, un groupe de travail pluridisciplinaire a été constitué, réunissant des cadres des consultations et de l’hôpital de jour d’oncologie médicale et d’hématologie, la cadre supérieure du pôle, des médecins des deux spécialités, la directrice de pôle, la direction du système d’information, la direction des finances, la coordinatrice des secrétariats médicaux ainsi que les infirmières qui assuraient jusqu’alors le suivi téléphonique traditionnel. Ce travail de fond a nécessité un an d’analyse pour étudier et choisir les différentes solutions du marché.

Le fonctionnement de la télésurveillance au quotidien

Aujourd’hui, ce suivi est pleinement opérationnel grâce à deux équivalents temps plein d’infirmières en thérapie orale, répartis entre l’oncologie médicale et l’hématologie. « Nous sommes en quelque sorte victimes de notre succès. En oncologie médicale, la file active a explosé pour atteindre plus de 500 patients suivis simultanément, contre environ 200 par le passé via le suivi téléphonique classique », reconnaît le Dr Aurélie Ferru.

Cette croissance s’explique par l’augmentation des prescriptions, mais également parce que le dispositif est systématiquement proposé à chaque patient éligible. S’il l’accepte, la démarche est formalisée par une ordonnance médicale. Le patient télécharge ensuite l’application sur son smartphone ou sa tablette, puis bénéficie d’une consultation dédiée avec l’infirmière de thérapie orale. Celle-ci lui explique les modalités de prise du traitement et le fonctionnement des questionnaires, qui sont entièrement personnalisés selon la situation du patient.

Le rythme des questionnaires est déterminé par le médecin prescripteur, par exemple, une fois par semaine ou tous les quinze jours, puis configuré dans l’application par l’infirmière. Le patient reçoit ses auto-questionnaires à la fréquence établie, et ses réponses déclenchent ou non des alertes. Les questions s’adaptent précisément à la molécule prescrite. Si le patient ne signale aucun symptôme, son profil reste au vert. En revanche, s’il déclare un effet secondaire comme des nausées ou de la diarrhée, le logiciel affine automatiquement le questionnaire pour en évaluer l’intensité.

Ces toxicités sont ainsi gradées de manière objective selon des échelles internationales. Chaque matin, les infirmières consultent leur tableau de bord où les alertes sont triées par couleur : vert, jaune, orange ou rouge. Les alertes rouges, qui correspondent à des toxicités sévères, apparaissent en priorité et imposent une intervention immédiate. Le patient, simultanément informé de la gravité de ses symptômes, reçoit des conseils via l’application en attendant d’être recontacté. Les infirmières traitent ensuite les alertes orange et jaunes pour assurer un suivi personnalisé et réactif.

Des bénéfices majeurs pour les patients et les équipes

La détection précoce des effets secondaires permet de sécuriser le parcours du patient et d’assurer une parfaite traçabilité des soins, évitant ainsi que des complications légères ne s’aggravent. D’un autre côté, cette réactivité améliore nettement l’observance thérapeutique. Lorsqu’un patient se sent écouté, pris en charge et rassuré face aux symptômes qu’il traverse, il est beaucoup plus enclin à poursuivre son traitement correctement et sans interruption prématurée.

Auparavant, les patients présentant peu d’effets secondaires, ceux dont les questionnaires restaient au vert, risquaient d’être un peu oubliés et de rester plusieurs mois sans contact. Cette absence de suivi pouvait parfois altérer leur observance, en leur donnant le sentiment que leur traitement était moins prioritaire. Aujourd’hui, ce suivi continu permet de garder le lien, même avec ceux qui vont bien. Le simple fait que l’infirmière accuse réception d’un questionnaire vert envoie un signal fort : le patient se sait écouté et accompagné, ce qui valorise l’importance de son traitement et garantit une vigilance constante.

Ce dispositif transforme la prise en charge en alliant sécurité, efficience et conformité. Autrefois, la gestion des appels se faisait sans hiérarchisation préalable, ce qui risquait de retarder la détection de situations urgentes en fin de journée. Grâce aux alertes graduées, les infirmières identifient et traitent immédiatement les priorités, tout en évitant les contacts superflus auprès de patients stables. Le caractère systématique des questionnaires garantit un bilan exhaustif des effets secondaires, sans omission. De plus, le patient conserve une autonomie totale en pouvant signaler un symptôme à tout moment via l’application. L’ensemble de ces échanges s’effectue dans un cadre strictement sécurisé, en parfaite conformité avec les exigences de la CNIL et du RGPD.

Le dispositif est utilisé par l’oncologie médicale et par l’hématologie. Par ailleurs, les infirmières de parcours et les infirmières en pratique avancée exploitent également cet outil pour assurer le suivi personnalisé des patients intégrés dans des parcours de soins complexes.

Grâce à une interface développée par les informaticiens du CHU, le système est directement relié au dossier patient informatisé, ce qui permet d’assurer la traçabilité et la sécurité des données.

Conduite du changement et choix de la solution Cureety

« J’ai été à l’initiative de la mise en place de la télésurveillance dans le service, convaincue de son potentiel. L’intégration de ce projet a nécessité un travail d’équipe préparatoire considérable d’environ un an, marqué par un véritable changement de pratiques. Au départ, il y avait certaines réticences. Les équipes craignaient que l’outil ne déshumanise la prise en charge ou qu’il ne les remplace. Finalement, l’ensemble des professionnels s’est investi et en est globalement satisfait. La pratique a rapidement dissipé ces craintes : la télésurveillance ne remplace pas le soignant, elle complète son action et sécurise son activité », commente le Dr Aurélie Ferru.

Après évaluation des solutions sur le marché français, le choix s’est porté sur Cureety. Au-delà de la simple télésurveillance, cette application offre une réelle valeur ajoutée aux patients en intégrant des contenus d’accompagnement variés, tels que des conseils en nutrition, des recommandations d’hygiène de vie ou des séquences de relaxation et de sophrologie.

La principale contrainte reste la fracture numérique, qui touche encore certaines personnes âgées ou non équipées de smartphones ou de tablettes. Afin de n’exclure personne, l’application choisie permet d’adapter la prise en charge. Lorsque les patients ne peuvent pas utiliser l’outil en autonomie, l’infirmière réalise le suivi par téléphone aux échéances prévues et saisit directement les réponses dans le système, déclenchant ainsi le même niveau d’alerte et de sécurité. Bien que ces patients n’aient pas accès aux fonctionnalités annexes, ils conservent un canal de communication direct par téléphone en cas de besoin.

Sur le plan financier, l’activité est prise en charge et remboursée par la Sécurité sociale à hauteur de 28 euros par patient et par mois.

Bilan et perspectives : vers l’extension aux chimiothérapies IV

Le CHU de Poitiers fait partie des premiers centres hospitaliers à avoir déployé la télésurveillance. Lorsque les travaux ont été initiés, le dispositif ne relevait pas encore du droit commun et ne bénéficiait d’aucun remboursement. Aujourd’hui, la démarche s’est généralisée sous l’impulsion de recommandations fortes et d’un cadre financier clair. Si cette pratique n’est plus inédite en soi, elle est devenue incontournable au regard des bénéfices tangibles apportés aux patients. Déployé dans un premier temps pour les thérapies orales, ce suivi a fait ses preuves. L’objectif ultime du service est désormais d’étendre la télésurveillance aux patients sous chimiothérapie intraveineuse. Les données de la littérature scientifique démontrent en effet l’intérêt d’intervenir entre deux cures pour éviter de découvrir tardivement des toxicités lors du retour du patient à l’hôpital, comme une déshydratation sévère ou une mauvaise compréhension des consignes. La concrétisation de cette seconde étape reste néanmoins conditionnée à l’obtention de temps infirmier dédié pour assurer l’analyse de ces nouveaux questionnaires.