Mission pédagogique à Lviv : le CHU de Poitiers renforce ses liens avec l’Ukraine

Dr Dumas Ukraine

Le Dr Victor Dumas, radiologue au CHU de Poitiers, a mené une mission de solidarité et de formation médicale en Ukraine, au mois d’avril dernier, dans le cadre d’une coopération entre le groupement hospitalier de Lviv et le CHU de Poitiers, une initiative soutenue par l'association Aide médicale & caritative France-Ukraine (AMCFU) et financée par la direction générale de l'offre de soins (DGOS).

Former les internes et les jeunes radiologues

C’est le Dr Dumas qui a proposé spontanément son aide. « Je souhaitais m’engager concrètement », explique-t-il. Il contacte alors le Dr Guillaume Herpe, radiologue au CHU de Poitiers, qui avait coordonné l’accueil d’internes ukrainiens au CHU de Poitiers et qui l’a mis en relation avec l’AMCFU. « On a organisé une réunion en visioconférence pour identifier les besoins et réfléchir aux actions à mettre en place ». Le projet a ensuite été déposé auprès de la DGOS pour l’obtention des financements nécessaires grâce à l’aide de Carine Bihin, assistante de la direction des coopérations internationales, et d’Arnaud Bernet, directeur des coopérations internationales.

Lors de l’identification des besoins, il est rapidement apparu que la formation des jeunes radiologues constituait un point critique. Leur internat, limité à deux ans (contre cinq à six en France), combiné à l’accès restreint aux congrès et aux formations internationales, laisse peu de place à l’acquisition progressive des compétences. Dans le même temps, le CHU de Lviv connaît un développement très rapide sous l’effet de l’afflux de patients lié aux importants bouleversements démographiques engendrés par la guerre. Cette pression croissante confronte les radiologues à des pathologies de plus en plus complexes mais souvent sans disposer de l’expérience ni des ressources pédagogiques nécessaires pour accompagner cette évolution.

En effet, historiquement, les hôpitaux les plus experts se situaient à l’Est, conformément à une stratégie soviétique visant à orienter le pays dans cette direction. Aujourd’hui, la proximité du front et les bombardements massifs conduisent l’Ukraine à recentrer son développement médical sur les régions situées plus en arrière, dont Lviv. Ce développement rapide s’accompagne également d’une arrivée massive de réfugiés.

L’objectif prioritaire de cette mission d’une semaine était donc de former les médecins et les internes ukrainiens, notamment en radiologie pédiatrique, neuroradiologie diagnostique ainsi qu’en neuroradiologie interventionnelle, en variant les situations : cours théoriques, analyse de cas cliniques, ateliers pratiques et interventions endovasculaires. « En Ukraine, les internes en radiologie ont une formation initiale de manipulateur radio dont ils font des remplacements, ce qui constitue une excellente base », souligne le Dr Dumas. Au total, il a dispensé 14 cours théoriques et analysé 31 cas cliniques sur des thématiques d’expertise variées et réalisé une journée au bloc d’interventionnel pour le traitement d’anévrismes intracrâniens pré-sélectionnés. Le Dr Guillaume Herpe a, quant à lui, dispensé un cours sur l’intelligence artificielle en radiologie et les moyens d’évaluer les outils d’IA, en visioconférence depuis Poitiers.

Accompagnement de la création d’une activité d’IRM anténatale : exemple de la séroconversion au cytomégalovirus

Soutenir le système de santé ukrainien

Le Dr Dumas a également profité de ce déplacement pour évaluer les pratiques locales et proposer des axes d’amélioration et de collaboration future. Il a visité différents services médicaux du groupement hospitalier de Lviv : le service de radiologie adulte de Lviv, le centre de réhabilitation pour blessés de guerre Unbroken, le nouvel hôpital pédiatrique et le service de radiologie interventionnelle. « J’ai reçu un accueil extrêmement chaleureux des équipes ukrainiennes », évoque-t-il.

Cette mission lui a permis d’identifier plusieurs besoins sur place, le premier étant la nécessité d’évoluer vers une spécialisation d’organe des radiologues. « Se spécialiser permet de gagner en expertise par rapport à une approche plus généraliste et est nécessaire dans un hôpital de la taille du groupement hospitalier de Lviv », explique le Dr Dumas. À Lviv, par exemple, les IRM pédiatriques ne sont pas regroupées mais réalisées par des radiologues d’adultes non spécialisés, qui reconnaissent ne pas se sentir à l’aise ni pleinement compétents dans cette pratique.

D’autres besoins, plus spécifiques aux situations locales, ont également leur importance, comme la création d’une activité d’imagerie anténatale par IRM pour répondre aux besoins des obstétriciens, ou le fait de désigner un radiologue référent en imagerie de l’épilepsie pour répondre aux besoins du service de neurophysiologie. « La responsable de l’unité de neurophysiologie, le Dr Olha Tychkivska, m’a fait part de son besoin d’avoir des secondes lectures », explique le Dr Dumas. Au-delà de proposer l’amélioration des circuits locaux, il a proposé d’apporter son aide sur ces relectures en cas de difficulté, grâce à la télémédecine. « Pour le moment j’arrive à traiter les demandes sur mon temps libre mais si le volume s’avérait trop important, nous pourrions envisager un contrat de collaboration entre Lviv et Poitiers », indique le Dr Dumas.

Rompre l’isolement chez les jeunes radiologues

Au cours de la mission, les internes et jeunes radiologues ont exprimé le besoin de se regrouper et fonder des associations, pour se fédérer entre eux. « Les jeunes radiologues ukrainiens ont peu d’échanges avec leurs collègues. Il y a peu de congrès et cela coûte très cher au regard du niveau de vie local », explique le Dr Dumas. De plus, il est actuellement difficile pour eux de franchir les frontières de l’Ukraine pour se rendre aux congrès des pays voisins. « J’ai évoqué avec eux les exemples de différents regroupements français, comme le groupe des Jeunes en radiologie interventionnelle (JeNi) ou encore celui des Jeunes enthousiastes en neuroradiologie diagnostique (JEDI), afin qu’ils puissent s’en inspirer », évoque le Dr Dumas. L’objectif de ces communautés est de créer du lien entre des praticiens d’une même spécialité et de favoriser les échanges de connaissances. « Suite à nos échanges une association des jeunes radiologues interventionnels, provenant pour le moment de quatre hôpitaux ukrainiens, a été créée », ajoute le Dr Dumas. Ce groupe, qu’il espère voir grandir, permet à ses membres de s’entraider sur des cas cliniques et de réaliser des présentations à tour de rôle sur des sujets variés, dans l’esprit de cours du soir, afin de partager leurs connaissances.

Développer la radiologie interventionnelle

Au cours de la semaine de formation, les équipes ukrainiennes ont bénéficié d’une demi-journée de simulation en thrombectomie mécanique avec le flow model, un dispositif de simulation mis à disposition par la société Medtronic. Il s’agit d’une reconstitution des artères cérébrales en silicone, permettant de s’entraîner à réaliser des gestes interventionnels. « L’intérêt de la formation par la simulation, c’est de ne pas manipuler pour la première fois sur un patient », souligne le Dr Dumas.

Session flow model sur la thrombectomie mécanique

La thématique de la radiologie interventionnelle a particulièrement intéressé les professionnels ukrainiens. « Ils ont posé beaucoup de questions sur nos pratiques, notamment sur la thrombectomie mécanique », évoque le Dr Dumas. Cette technique permet de traiter les accidents vasculaires cérébraux (AVC), mais il faut pour cela que le patient soit pris en charge très rapidement. « Aujourd’hui, le transport sanitaire par voie aérienne est impossible en Ukraine pour des raisons de sécurité, or la thrombectomie mécanique est loin d’être déployée dans toutes les régions », explique-t-il.

Composer avec le manque de matériel de qualité

L’une des difficultés auxquelles se heurtent les équipes médicales locales dans leur quotidien est la vétusté du matériel. « De nombreux outils, comme les micro-cathéters, les micro-guides ou les coils, sont obsolètes ou de très mauvaise qualité. De plus, ils n’ont pas été choisis par les radiologues et sont donc parfois inadaptés », souligne le Dr Dumas, qui a insisté sur la nécessité de remplacer une partie du matériel pour améliorer les conditions de prise en charge des patients ukrainiens.

Une expérience enrichissante

A peine de retour en France, le Dr Dumas a exprimé sa motivation à renouveler l’expérience. « C’était une expérience professionnelle et humaine très forte », souligne-t-il. Il retient également l’importante gratitude des professionnels rencontrés.

Il a d’ailleurs prévu de retourner à Lviv à la fin de l’année 2025 pour y organiser un congrès de neuroradiologie interventionnelle. En effet, le Dr Dumas est formateur chaque année à l’école de la thrombectomie du CHU de Clermont-Ferrand, organisée par la société française de neuroradiologie. C’est dans cet esprit qu’il aimerait transposer ce modèle à Lviv, mêlant cours pratiques sur flow model et cours théoriques avec des neuroradiologues ukrainiens et français.

Lors de son séjour, il n’a pas rencontré de difficulté particulière, même avec la barrière de la langue. « La communication s’est faite de manière très correcte », souligne-t-il. Si le Dr Dumas ne parle pas ukrainien, à part quelques mots du quotidien appris sur place, il a appris les rudiments du cyrillique. « C’est important pour des raisons de sécurité, comme pour identifier l’emplacement des abris pendant les alertes », souligne-t-il. C’est en anglais que la majorité des échanges se sont faits sur place, même si le niveau est très hétérogène. « La majorité des jeunes parle anglais, mais pour les générations plus anciennes, l’apprentissage de l’anglais à l’école était loin d’être systématique sous l’ère soviétique », explique le Dr Dumas. Lors de sa mission à Lviv, un interprète était présent lors des formations, afin de gommer la barrière de la langue.

Le fait de partir dans une zone de conflit ne lui a pas fait peur. « Les conditions de sécurité étaient acceptables », explique le Dr Dumas. Lviv étant localisé à l’ouest de l’Ukraine, cela permet d’avoir le temps d’aller se réfugier pendant les alertes. « L’hôpital dispose même d’un abri antiatomique datant de l’ère soviétique dans son sous-sol », ajoute-t-il. Fort de cette première expérience, le Dr Dumas est reparti pour une autre mission en mai dernier à Dnipro durant ses congés, toujours en lien avec l’association Aide médicale & caritative France-Ukraine. Là-bas, il a eu la surprise de retrouver des couveuses de néonatalogie données par le CHU de Poitiers lors des travaux de mise aux normes du service qu’il avait connues lorsqu’il était interne.