Des professionnels du CHU de Poitiers en Arménie

Groupe medecin arménie

Des professionnels du CHU de Poitiers se sont envolés pour l’Arménie au mois de mai dans le cadre d’une mission de coopération internationale soutenue par la direction générale de l’offre de soins (ministère de la Santé). Entre partage de compétences, système D et émotions fortes, ces soignants racontent leur aventure.

Une initiative personnelle qui fédère

Tout commence en 2020 lors de vacances en Arménie. Le Dr Tifenn Boisseau tombe sous le charme du pays. Quelques mois plus tard, éclate la deuxième guerre du Haut-Karabagh. Le bilan humain est lourd, particulièrement chez les jeunes hommes mobilisés dans le conflit. « De nombreux décès auraient pu être empêchés grâce à des gestes d’urgence simples, comme la prise en charge des hémorragies ou des défaillances vitales », explique le Dr Boisseau. « C’est ce que l’on appelle des morts évitables en médecine d’urgence. Réaliser cela a été particulièrement difficile. C’est ce qui m’a convaincue qu’il fallait absolument agir. Comme j’avais déjà l’ambition de me lancer dans la médecine humanitaire et d’urgence à l’étranger, cela a renforcé ma détermination à m’engager pour l’Arménie, dont je ne connaissais pas le système de santé. »

En 2022, à la fin de ses études de médecine, Le Dr Tifenn Boisseau part pendant deux mois en Arménie pour rencontrer les professionnels de santé des services d’urgence et faire un état des lieux des besoins. Sur place, l’ONG Santé Arménie, qui va l’accompagner sur les missions suivantes, l’oriente vers la région du Syunik, une zone extrêmement enclavée et géographiquement isolée. Située aux frontières, cette région se retrouve en première ligne des conflits, alors qu’elle souffre d’un système de soins très peu développé, en particulier en médecine d’urgence. Le Dr Boisseau retourne sur place à plusieurs reprises sur son temps personnel aux côtés de l’ONG Santé Arménie.

La mobilisation du Dr Tifenn Boisseau a permis en retour d’accueillir en 2025, deux médecins arméniens au sein des urgences du CHU de Poitiers. L’un d’entre eux, le Dr Vahe Harutyunyan, cardiologue et urgentiste, a pu effectuer son retour à l’hôpital de Sisian, de nouveaux gestes d’urgences en toute autonomie et former ses équipes en salle d’urgence, dans les ambulances et dans son service de cardiologie. « Les besoins étaient et sont encore immenses. Si notre action a débuté dans l’urgence de la crise, nous poursuivons nos efforts pour installer des projets pérennes. Bien sûr, nous espérons de tout cœur qu’aucun nouveau conflit n’éclatera. Mais le Syunik reste une région très exposée, et j’espère que ce que nous mettons en place aujourd’hui portera ses fruits pour l’avenir. ».

Cette année, l’engagement du Dr Boisseau a pris une tout autre dimension. Après avoir été rejointe par Sandra Testard, ambulancière, lors de sa précédente mission, Tifenn Boisseau a mobilisé une véritable équipe pluridisciplinaire. Grâce au soutien institutionnel du CHU de Poitiers et aux financements du ministère de la Santé, des professionnels des urgences et du service de médecine physique et de réadaptation se sont joints à l’aventure. Ensemble, ils ont partagé une première semaine de mission à Goris, avant que l’équipe des urgences ne poursuive son action une seconde semaine à Sisian, à 200 km au sud de la capitale, Erevan.

La mission visait à répondre à un besoin urgent de formation spécialisée en Arménie en médecine d’urgence et en médecine physique et de réadaptation, deux spécialités inexistantes dans le pays. En médecine d’urgence, la région, isolée et marquée par les conflits, souffre d’un manque de professionnels formés, aggravé par l’exode des populations, des conditions socio-économiques précaires et un système de soins pré-hospitaliers peu développé qui ne permet pas de répondre efficacement à toutes les urgences médicales. L’absence de formations, de protocoles, de matériel et d’accès aux recommandations internationales aggrave encore la situation, compromettant le pronostic des patients. Pour la médecine physique et réadaptation, l’absence de spécialité locale a poussé l’association Santé Arménie à créer un centre de réhabilitation à Goris, pour adulte en 2021, pédiatrique en 2025. Une équipe récemment recrutée nécessite désormais des formations adaptées, absentes de leur cursus initial, pour améliorer la qualité des soins de rééducation dans cette région fragilisée.

Mission MPR : former malgré le manque de moyens

L’équipe de médecine physique et de réadaptation était composée du Dr Léna Avoyan, de Marina Poisson, infirmière, et de Sophie Édouard, kinésithérapeute. Pour le Dr Avoyan, ce voyage revêtait une importance toute particulière. Née en France de parents arméniens, elle a pu confronter la réalité du terrain médical arménien. Pour elle, cette mission était la concrétisation d’un rêve d’étudiante : s’engager dans l’humanitaire en Arménie. Pour Marina Poisson, sapeur-pompier volontaire, cette mission représentait l’aboutissement d’une aspiration à s’engager dans une action de solidarité internationale. Ainsi, lorsque le Dr Léna Avoyan lui a offert l’opportunité de participer à ce voyage, elle a accepté sans la moindre hésitation.

La mission de l’équipe s’articulait autour de deux objectifs d’apprentissage majeurs auprès des professionnels de santé. Le premier, l’autosondage pour les patients souffrant de « vessies neurologiques », était assuré par le Dr Léna Avoyan et Marina Poisson auprès des professionnels de l’hôpital de Goris. Dans la région du Syunik, cette pratique est encore inexistante et pâtit du manque de sondes nécessaires à sa mise en œuvre. « Il est difficile de former à des protocoles médicaux quand les soignants ne disposent pas du matériel de base pour les appliquer. Certaines infirmières voyaient des sondes d’autosondage pour la première fois », explique Marina Poisson.

Pour le Dr Léna Avoyan, l’enjeu dépasse la simple technique médicale. C’est un véritable travail de fond et de santé publique qu’il faut mener : « Il y a tout à mettre en place, à commencer par de la prévention primaire. Pour instaurer l’autosondage, il faut former les médecins, mais aussi tout le personnel paramédical, car la prise en charge doit être pluriprofessionnelle. Il faut également sensibiliser au fait que ces troubles existent, qu’ils sont handicapants, mais qu’une prise en charge médicale est possible. Et puis, il faut les dépister pour proposer ensuite une prise en charge adaptée. Malheureusement, les patients devront eux-mêmes payer les sondes. Une semaine n’aura suffi qu’à entrevoir l’ampleur du chantier : la tâche qui reste à accomplir est immense. »

Le second objectif de la mission était de former les professionnels du centre de réhabilitation de Goris à la méthode McKenzie, une approche d’évaluation et de traitement des douleurs de la colonne vertébrale et des membres. C’est Sophie Edouard, kinésithérapeute, qui en était chargée. Elle connaissait déjà certains de ses homologues arméniens pour les avoir accompagnés lors de leur venue au CHU de Poitiers. Si certaines similitudes existent entre la pratique française et la pratique arménienne, Sophie Édouard a constaté des différences majeures : « Par manque d’effectif, les professionnels arméniens n’ont pas le temps d’approfondir les techniques. Ils font simplement avec les moyens du bord. Le manque d’équipements et de matériel est flagrant. Au CHU de Poitiers, nous disposons d’équipements de pointe, de robots et d’outils d’assistance à la marche. De leur côté, ils doivent se contenter de simples barres parallèles. De plus, le parcours de soins est très différent. Les diagnostics ne sont pas posés comme en France, ce qui influence forcément la rééducation — quand rééducation il y a. Ce n’est pas une prise en charge aussi structurée qu’en France. Les patients n’ont pas tous la chance de pouvoir consulter. La kinésithérapie libérale n’existe pas là-bas, et ils ne peuvent pas s’y rendre régulièrement. »

Le Dr Lena Avoyan et Marina Poisson ont eu l’opportunité d’échanger sur les troubles vésico-sphinctériens avec des professionnels de santé dans le cadre d’un congrès organisé en collaboration avec le Dr Karine Chahbazian, responsable du centre de rééducation de Goris, à Erevan, capitale de l’Arménie : « La réalisation de cette rencontre pluriprofessionnelle était vraiment gratifiante et enrichissante. Elle a donné lieu à des échanges très intéressants. »

Mission urgences : former aux gestes qui sauvent

Composée du Dr Tifenn Boisseau, de Cédric Doret, infirmier, et de Sandra Testard, ambulancière au SAMU-SMUR et formatrice, l’équipe avait un objectif : former les professionnels locaux aux premiers gestes d’urgence. Pour Sandra Testard, il s’agissait déjà de sa troisième mission en Arménie. « Tout a commencé grâce au Dr Tifenn Boisseau. Au fil des interventions partagées au CHU, des liens très forts se sont tissés entre nous », confie-t-elle. « Elle me parlait constamment de l’Arménie. De mon côté, à l’approche de la cinquantaine, je ressentais le besoin de me lancer dans une aventure humaine hors du commun. Quand elle m’a proposé de l’accompagner, j’ai foncé. » Depuis 25 ans au CHU de Poitiers, Cédric Doret est actuellement infirmier au SAMU-SMUR et formateur aux gestes de soins d’urgence. Il a accepté immédiatement de faire partie de la mission.

La présence, pour la première fois, d’un infirmier a été une opportunité pour aborder des aspects très précis du soin infirmier aux urgences, qu’un médecin ne peut pas toujours traiter seul, comme les gestes techniques au lit du patient ou la préparation des médicaments d’urgence. « J’insiste particulièrement sur l’importance de mener des formations en équipe, de manière véritablement pluriprofessionnelle. En tant que médecin, je ne conçois pas de former uniquement mes confrères. Aux urgences, et plus encore en préhospitalier, nous formons un tout. On ne travaille jamais seul dans une ambulance. Il est donc primordial de former chaque maillon de la chaîne pour optimiser la prise en charge des patients. C’est dans cette logique que nous y retournons chaque année, en construisant à chaque fois de nouveaux modules de formation. L’année dernière, l’intégration de Sandra Testard à la mission a permis d’élargir la formation au thème des ambulanciers, dont le métier est bien différent. »

En effet, tout comme lors de la mission de 2025, le rôle de l’ambulancière était de renforcer le métier d’ambulancier. En Arménie, le métier d’ambulancier n’existe pas en tant que tel. « Son rôle se limite à conduire le patient d’un point A à un point B. Une fois sur place, il attend à l’extérieur sans intervenir », explique Sandra. « Pourtant, certains ont des connaissances pratiques parfois supérieures à celles du personnel soignant. L’objectif était donc de valoriser leur rôle et de créer un véritable travail en binôme avec les infirmiers. Nous voulions leur montrer qu’ils pouvaient manipuler le matériel et apporter une aide précieuse », rapporte Sandra Testard.

L’un des temps forts de la mission menée par le Dr Tifenn Boisseau et son équipe a été l’organisation d’un exercice de simulation grandeur nature à Sisian pour faire face à des afflux de blessés. Entre fausses explosions, tri des victimes et coordination des secours, les équipes arméniennes se sont prêtées au jeu sous l’œil attentif des professionnels poitevins. « L’exercice était axé sur la prise en charge des polytraumatisés et la gestion de situations multi-victimes », explique le Dr Boisseau. « C’est un travail colossal que je n’aurais jamais pu mener seule. Mes collègues ont fourni un effort incroyable pour concevoir les scénarios, et notamment Cédric Doret, qui a élaboré ces cas pratiques. Nous avons mobilisé tous les professionnels arméniens et incité des professionnels de santé espagnols, présents également sur une mission de solidarité, à participer. »

La région du Syunik s’apprête à vivre une transformation majeure de son système de secours : la création de stations d’ambulances totalement indépendantes des structures hospitalières. Jusqu’à présent, les transferts et les secours dépendaient directement des hôpitaux, sans professionnels spécifiquement dédiés à l’urgence de terrain. Cette décentralisation se heurte à un défi de taille : l’absence totale de formation de médecine d’urgence en Arménie. C’est pourquoi la mission menée par le Dr Boisseau et son équipe sur place sera cruciale. « Nous avons développé à Sissian une coopération très solide entre le CHU de Poitiers et l’établissement local. Ce partenariat est activement soutenu par la directrice de l’hôpital de Sisian, le Dr Anik Grigoryan, qui est particulièrement motivée et souhaite vivement que cette collaboration se poursuive l’année prochaine. » dit le Dr Boisseau

Une aventure humaine

L’ensemble des professionnels partis en mission le précisent : ils ont vécu une véritable aventure humaine et reçu un très bel accueil. « Les habitants ne savaient pas quoi faire pour nous faire plaisir. Un week-end, alors que nous visitions la région, ils ont su que nous étions françaises. Nous nous sommes retrouvées à partager un repas en pleine montagne avec des habitants que nous ne connaissions même pas. Ils étaient tellement fiers de nous avoir avec eux, c’était leur manière de nous dire merci. »

Pour Sandra Testard, ce voyage a été une magnifique leçon de vie : « Chez nous, nous sommes tellement habitués à notre confort et à nos protocoles qu’au moindre contretemps, ou pour un simple manque de confort, nous avons tendance à nous plaindre. Une telle expérience permet de relativiser, même si l’on touche là-bas à un autre extrême. En réalité, nous fonctionnons sur deux modèles diamétralement opposés. Là-bas, avec presque rien, ils parviennent à se débrouiller remarquablement bien. De notre côté, nous nous retranchons parfois derrière la technique ou l’absence de matériel certifié pour justifier notre impuissance. Eux n’ont pas ce luxe ».

Pour Cédric Doret, la mission a constitué une expérience extrêmement enrichissante, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. « Je retiendrais avant tout l’envie d’apprendre et l’enthousiasme des professionnels arméniens. Même s’ils ne disposent pas des mêmes moyens que nous, leur volonté de bien faire est immense. Le manque de ressources matérielles n’altère en rien leur motivation », précise-t-il.

Le service de médecine physique et de réadaptation du CHU de Poitiers a accueilli du 23 mars au 3 avril 2026, trois professionnels de santé du centre de réhabilitation de Goris : le Dr Hamo Arzumanyan, médecin en médecine physique et de réadaptation, David Tsatryan et Karen Babajanyan, kinésithérapeutes. Tous les trois étaient heureux de venir au CHU de Poitiers pour y renforcer leurs connaissances de la rééducation, qui est une spécialité récente et peu connue dans leur pays, et pourtant très utile dans la prise en charge des blessés de la guerre de 2020. « Nous sommes reconnaissants d’avoir eu cette opportunité de découvrir des pratiques différentes de celles que nous mettons en œuvre. Nous allons essayer de les transposer au sein de notre propre établissement, même si notre patientèle est bien différente. Nous avons également découvert les équipements utilisés par le service de médecine physique et de réadaptation, dont nous manquons grandement. Notre établissement fonctionne comme un hôpital de jour. Il est le seul centre de la région, ce qui fait que nous avons une longue liste d’attente. »
Le Dr Arzumanyan a particulièrement apprécié sa participation à des consultations de patients dans différents services de l’établissement, ce qui lui a permis de découvrir le large panel de l’offre de soins en médecine physique et de réadaptation proposé par le CHU de Poitiers, ainsi que l’attention portée à l’aspect psychologique et au vécu des patients. « À mon retour au centre de Goris, je prendrai davantage en compte ces deux aspects », souligne-t-il. Il a également découvert l’HAD-réadaptation, qui n’existe pas en Arménie.