Prématurité extrême, pathologies congénitales, urgences vitales pédiatriques… Au CHU de Poitiers, le service des soins critiques néonataux et pédiatriques, dirigé par le Dr Emilie Ruiz Ouannas, prend en charge les situations les plus complexes avec une double ambition : soigner avec excellence et accompagner les familles avec bienveillance. Pédiatre engagée, elle nous parle de son parcours, de ses défis et de sa vision pour un service où l’expertise médicale rencontre l’humanité.
Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?
Je suis le Dr Emilie Ruiz Ouannas, praticien hospitalier au CHU de Poitiers. Après un externat au CHU de Reims, j’ai choisi de poursuivre mon internat à Poitiers dès 2010. J’ai ensuite intégré la maternité de Port-Royal à Paris pendant 18 mois, avant de revenir au CHU de Poitiers en 2018. En novembre 2019, je suis devenue responsable de l’unité de réanimation néonatale et pédiatrique. Puis, depuis septembre 2025, à la suite de la création du département médico-chirurgical de pédiatrie, j’ai pris la chefferie du service des soins critiques néonataux et pédiatriques, qui regroupe la réanimation néonatale et pédiatrique, la néonatologie (y compris les soins intensifs), ainsi que les soins intensifs pédiatriques. Nous assurons également une activité de SAMU pédiatrique dans le cadre des transferts pour les enfants de moins de deux ans en Poitou-Charentes.
La pédiatrie a-t-elle toujours été une évidence pour vous ?
Oui, la pédiatrie a toujours été une vocation. Avant même de rentrer en faculté de médecine, dès le lycée, j’avais effectué un stage en néonatologie. Même si j’ai eu des doutes pendant mon externat, face à d’autres spécialités tout aussi intéressantes, je ne regrette pas cette orientation. La réanimation, en revanche, est venue plus tard, pendant mon internat. Ce qui m’a particulièrement attirée dans la néonatologie, c’est la dimension relationnelle avec les parents. Les hospitalisations sont souvent longues, et nous créons un lien fort avec les familles, tout en les accompagnant dans l’apprentissage de la parentalité, parfois dans des contextes difficiles. Plusieurs membres de l’équipe assurent aussi un suivi régulier des anciens prématurés, jusqu’à leur entrée en CP, pour vérifier leur développement, en complémentarité avec nos confrères pédiatres libéraux, médecins généralistes et les centres de protection maternelle et infantile (PMI).
Quelles sont les spécificités de votre service ?
Notre service se distingue par sa polyvalence : nous prenons en charge des enfants de l’extrême prématurité (à partir de 24 semaines) jusqu’à 15 ans, en réanimation néonatale et pédiatrique. Nous sommes le seul centre de niveau trois en Poitou-Charentes, ce qui signifie que tous les grands prématurés de moins de 32 semaines sont hospitalisés ici. Nous gérons également les pathologies du nouveau-né, en particulier les pathologies chirurgicales (détresse respiratoire, infections, maladies congénitales), et les pathologies pédiatriques avec une ou plusieurs défaillances d’organes (traumatologie, chocs septiques, etc.).
Nous collaborons étroitement avec les chirurgiens pédiatriques pour les pathologies chirurgicales du nouveau-né, comme les hernies diaphragmatiques ou les atrésies de l’œsophage. En réanimation pédiatrique, nous accueillons aussi les enfants en post-opératoire de chirurgie cardiaque, transférés depuis Bordeaux. Enfin, notre service participe à l’activité du SAMU pédiatrique dédiée principalement aux transferts secondaires des enfants de moins de deux ans, déjà pris en charge dans un centre hospitalier périphérique (La Rochelle, Saintes, Angoulême…) nécessitant une prise en charge intensive au CHU de Poitiers.
Quels sont les défis de la polyvalence dans votre service ?
La polyvalence est à la fois une force et un défi. Elle permet aux médecins de conserver une expertise large, ce qui est enrichissant pour une carrière en pédiatrie. Cependant, elle peut aussi être intimidante, car elle exige de maîtriser des domaines variés. Certains praticiens sont plus spécialisés en réanimation pédiatrique, d’autres en néonatologie, mais nous veillons à ce que chacun puisse demander le soutien et l’expertise d’un autre membre de l’équipe quand nécessaire.
Cette organisation est aussi une nécessité : la taille de notre CHU et les ressources disponibles ne nous permettraient pas de séparer les services. Par ailleurs, certaines prises en charge très spécialisées (comme la dialyse ou l’ECMO – NDLR oxygénation par membrane extracorporelle) sont transférées vers des centres de recours comme Bordeaux.
En quoi consistent vos missions au quotidien ?
Notre quotidien consiste à aider les enfants à gagner en autonomie, que ce soit pour respirer ou s’alimenter. En néonatologie, nous privilégions désormais des techniques moins invasives, comme la ventilation non invasive, qui permet d’éviter l’intubation systématique. Par exemple, la technique LISA (Low Invasive Surfactant Administration) permet d’administrer du surfactant (un produit naturellement synthétisé par les poumons pour permettre l’échange gazeux, mais que les enfants prématurés ne produisent pas encore) via un cathéter, sans recourir à une ventilation mécanique. Ainsi, des enfants nés à 25 semaines d’aménorrhée peuvent aujourd’hui éviter l’intubation pendant tout leur parcours.
Nous limitons également la durée des cathéters et favorisons une alimentation précoce par sonde gastrique, afin de reproduire un parcours aussi physiologique que possible. L’objectif est de réduire les risques d’infections nosocomiales et de favoriser un développement optimal.
Nous assurons également la prise en charge des enfants plus grands de réanimation et soins intensifs pédiatriques pour des pathologies diverses. Cela nécessite une approche globale et parfois complexe : ventilation, nutrition, support hémodynamique, gestion de la douleur, coordination avec plusieurs autres spécialités et autres intervenants comme la kinésithérapie. Cette approche est technique mais avant tout humaine pour prendre soin des enfants et de leur famille dans des situations parfois précaires.
Quel est votre rôle en tant que cheffe de service ?
Mon rôle est multiple : gestion de l’équipe médicale, coordination avec les équipes paramédicales (deux équipes distinctes pour la réanimation/soins continus et la néonatologie), et uniformisation des pratiques entre les unités. Je m’occupe également de la gestion du matériel, du biomédical, et de la permanence des soins, avec deux lignes de garde (réanimation et SAMU pédiatrique). Malgré mes responsabilités, je maintiens une activité clinique à 100 %, en participant aux consultations, aux gardes et aux astreintes, comme tous les praticiens du service. Cela me permet de rester ancrée dans la réalité du terrain.
Quels sont vos projets pour le service dans les années à venir ?
Notre priorité est la rénovation de la néonatologie, dont les travaux devraient commencer cette année pour une durée de 12 à 18 mois. L’objectif est de moderniser les locaux, avec des chambres parents-enfants dans presque toutes les unités de soins intensifs, pour placer les parents au cœur des soins. Cela répond aux nouveaux critères des soins de développement, qui visent à optimiser leur présence auprès de leur enfant. Aujourd’hui, les parents ne peuvent pas toujours dormir dans les chambres, et les espaces sont souvent exiguës. Demain, chaque chambre de soins intensifs sera équipée pour accueillir un parent, avec des sanitaires intégrés pour certaines. Cette évolution permettra de renforcer le lien parent-enfant, essentiel pour le développement de l’enfant et le bien-être des familles.
Nous souhaitons aussi relancer la recherche, qui avait été mise en pause en raison des priorités cliniques. Une demande a été faite pour renforcer l’équipe médicale, notamment avec des chefs de clinique. Aujourd’hui, nous participons déjà à des études, comme un programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) sur la sédation chez le prématuré, porté par une équipe parisienne. Ces projets redonnent un élan à nos équipes, y compris paramédicales, en leur offrant de nouveaux défis.
Votre service connait-il des évolutions ?
La néonatologie évolue rapidement, avec des avancées significatives dans les soins de développement et l’adaptation aux besoins des enfants. Nous privilégions désormais une prise en charge centrée sur l’enfant et sa famille, en impliquant les parents dans les soins au quotidien. Par exemple, nous organisons les soins en fonction des périodes d’éveil et de sommeil de l’enfant, plutôt que selon un horaire fixe. Cette approche, inspirée des modèles nordiques (Suède, Norvège), améliore le développement psychomoteur et réduit le stress des nouveau-nés.
Les progrès technologiques jouent également un rôle clé : les respirateurs sont plus performants et mieux tolérés et les techniques de ventilation non invasive limitent les lésions. Nous explorons aussi des méthodes non médicamenteuses pour gérer la douleur, comme l’hypnose ou le projet Snoezelen, qui utilise des stimuli sensoriels (lumière, son, toucher) pour apaiser les enfants. Ces approches, combinées à la présence rassurante des parents, permettent de réduire l’usage de sédatifs et d’améliorer leur vécu en post-réanimation.